Partager la publication "Guinée : rien n’établit que ces militantes féministes servent les intérêts de la France"
Au mois de juin dernier, des publications virales particulièrement sur le réseau social Facebook ciblaient des activistes féministes guinéennes. Un narratif tend à présenter leur engagement comme un cheval de Troie des intérêts français en Guinée. Les plus visées par ce narratif sont Hadja Idrissa Bah (actuelle députée à l’Assemblée nationale), Kadiatou Konaté (ancienne Présidente du Club des Jeunes Filles Leaders de Guinée) et Oumou Hawa Diallo (directrice exécutive de MALAFF). Elles ont un dénominateur commun, celui d’avoir toutes commencé leur engagement en faveur des droits des femmes au sein du Club des jeunes filles leaders de Guinée. Les publications de la page Jammal Ibrahim Le Stratège sont ensuite reprises en commentaires sous les contenus d’autres pages. C’est une campagne de discrédit de leur combat féministe et politique. GuineeCheck a mené l’enquête.
Les partisans de ce narratif estiment que la France se sert de ces trois femmes pour « infiltrer » les hautes sphères de décision de la Guinée. Selon eux, cela passe par l’élection de Hadja Idrissa Bah à l’Assemblée nationale guinéenne. Et, par les activités féministes sur le terrain de Kadiatou Konaté et Oumou Hawa Diallo pour « préparer les esprits à une certaine vision de la Françafrique ».

Capture d’écran de la publication du 21 juin 2026 de la page Jammal Ibrahim Le Stratège, qui présente les trois militantes comme « liées à la France et à ses intérêts ».
Ce narratif s’est intensifié au lendemain des élections locales et législatives de juin 2026. Il ne se limite pas à une critique de la coopération franco-guinéenne. Il sous-tend que l’ambassade de France à Conakry disposerait d’un droit de regard sur la composition de l’Assemblée nationale, et que des militantes associatives lui serviraient de relais d’influence.

Autre publication de la même page, consacrée à Kadiatou Konaté, décrite comme devant « absolument tout à la France ».

En commentaire de sa propre publication, l’auteur affirme que « c’est l’ambassadeur de la France qui place et replace ses éléments partout ».
Des groupes à forte audience
La page Jammal Ibrahim Le Stratège, la plus active sur le sujet, est republiée par un compte guinéen, puis reprise dans plusieurs groupes Facebook dont l’audience cumulée approche le million de membres. Le partage, le 5 juin 2026, de l’élection de Hadja Idrissa Bah par la page d’Africaguinee.com a lui aussi servi de point d’accroche. Sous la publication, de nombreux commentaires l’accusent d’avoir contourné le processus démocratique.

Chargé de recherche Sahel au think tank citoyen WATHI et spécialiste de la désinformation, Bah Traoré observe une double signature dans ce type d’attaques. « Il y a des activistes panafricanistes avec une dimension régionale ou souvent nationale de ces profils. Il y en a de plus en plus d’ailleurs », relève-t-il. « Ce que moi j’observe aussi, c’est que ces types de contenus, ces types de profils, viennent souvent de comptes non identifiés. On ne sait pas qui se cache derrière, d’une part ; et d’autre part, parfois c’est assumé. » Il situe une partie de ces relais dans la diaspora, l’autre à l’intérieur du pays, portée par « ce nationalisme qui revient un peu partout ».
Nous avons contacté l’auteur des allégations
Dans une logique de compréhension et de triangulation de l’information, notre rédaction est entrée en contact avec Jammal Ibrahim Le Stratège via sa page. Mais au moment de la publication de cet article, nous n’avions obtenu aucune réponse. L’article sera mis à jour si nous obtenons des précisions de sa part.
Les militantes féministes mises en cause bottent en touche les allégations
Pour mieux appréhender ce sujet, notre rédaction est entrée en contact avec Kadiatou Konaté et Oumou Hawa Diallo, respectivement ancienne directrice exécutive du Club des Jeunes Filles Leaders de Guinée et actuelle directrice exécutive de Malaff Guinée.
Les activistes reconnaissent sans détour collaborer avec des ONG, des ambassades et des organismes français depuis plusieurs années. Elles précisent toutefois que ces partenariats sont strictement axés sur « l’amélioration des conditions de vie des femmes en Guinée » et que leurs ONG bénéficient d’accompagnements financiers dans ce cadre.
Mais elles écartent fermement toute ingérence : « En aucun cas, ces partenariats influencent nos engagements et nos actions. Cela s’illustre par le fait que nos actions sont toujours ancrées dans nos réalités sociales. » précise Kadiatou Konaté.
Elles insistent sur la transparence de ces financements, orientés vers des projets concrets de santé, d’éducation ou de lutte contre les violences basées sur le genre. Oumou Hawa Diallo ajoute : « un partenaire soutient un projet, mais il ne dicte pas notre vision ni nos prises de position ».
Pour Kadiatou Konaté, ces allégations sont intolérables. Puis de rajouter : « Mon engagement féministe, qui date de plus de 11 ans, n’est en aucun cas lié à un intérêt français. L’affirmer, c’est nier et piétiner la souffrance des millions de femmes guinéennes tout en les réduisant aux simples caprices d’un autre pays. »
Face à ces accusations, Oumou Hawa Diallo rappelle qu’il n’existe aucun document établissant une quelconque dépendance envers les intérêts français, et invite à « être jugée par son travail » et sur les résultats obtenus. Elle conclut en assurant rester fidèle à ses convictions : « servir les filles et les femmes de Guinée avec intégrité, indépendance et responsabilité ».
Les deux activistes n’excluent pas de porter plainte face à la prolifération de ces déclarations. « J’ai envie de garder suffisamment de preuves, parce que je n’hésiterai pas à poursuivre au moment opportun. » conclut Kadiatou Konaté.
Nos tentatives de contacter Hadja Idrissa Bah sont restées vaines. Nous n’avons pas obtenu de réponse à nos sollicitations par message direct et par le mail mentionné sur sa page Facebook officielle.
Pourquoi ce sont des femmes qui sont visées
Pour Stéphanie Lamy, chercheuse spécialiste des guerres de l’information et autrice d’« Agora Toxica », la cible affichée de ces publications, la France, en masque une autre. « Ces contenus visent d’abord, explique-t-elle, les femmes d’envergure. Les femmes qui ont une certaine visibilité et qui sont engagées pour les droits des femmes ». L’objectif, selon elle, est de « construire une espèce d’image d’ennemi de l’intérieur qui serait déloyale à la nation guinéenne et au peuple guinéen, alors que ce sont les premières à servir leur communauté ».
Cette précision de l’ambassadeur de la France en Guinée et en Sierra Leone
Dans le discours prononcé le 13 juillet 2026 à Conakry, lors de la réception donnée pour la fête nationale française, l’ambassadeur Luc Briard est revenu sur le soutien de son pays aux activistes féministes guinéennes. Le diplomate assume le soutien de son pays à cette catégorie de défenseurs des droits humains. Il a ensuite souligné le rôle et l’importance de leur combat dans le respect de la dignité humaine et a dénoncé les « insultes» dont elles sont la cible sur les réseaux sociaux.
« La France se tient aux côtés des défenseurs des droits, de tous les droits. […] Et je veux l’illustrer par notre soutien au combat des féministes. Féminisme, assumons ce mot, au cœur de la feuille de route de l’Équipe France. Ce terme est aujourd’hui débattu en Guinée. Nos partenaires sont insultées sur les réseaux sociaux car elles seraient soutenues par nous. Mais c’est nous qu’elles soutiennent dans notre dignité humaine partagée. Ce n’est pas du paternalisme que de les aider, c’est leur permettre d’aller au bout de leurs justes actions. » explique Luc Briard, ambassadeur de la France en Guinée et en Sierra Leone.
Une mécanique qui dépasse la Guinée
Bah Traoré replace ces campagnes dans un mouvement plus large, « basé sur le souverainisme, le nationalisme, l’anti-impérialisme », et dit ne pas pouvoir en prédire l’évolution : « notre région nous a habitués ces dernières années a beaucoup d’instabilité, d’imprévisibilité, donc c’est difficile de savoir ce qu’il va se passer ». Il relève enfin un raisonnement de plus en plus répandu dans la sphère complotiste : « Quand tu vois que les Occidentaux parlent bien de moi, ça veut dire que j’ai trahi. »
Stéphanie Lamy insiste, elle, sur l’effet dissuasif de ces campagnes. « Ce type d’attaque sur des femmes qui ont une envergure internationale peut éventuellement dissuader des femmes avec une envergure moindre de s’impliquer dans la lutte pour les droits des femmes ou dans l’espace public en général. Parce qu’elles voient que cette visibilité comporte un coût, et ce coût-là, elles ne seront peut-être pas prêtes à le payer », avertit-elle.
La cofondatrice de l’ONG Danaïdes rappelle que «ce type de tactique n’est pas spécifique à la Guinée. L’instrumentalisation des femmes, de leur corps et des violences qu’elles subissent s’observe ailleurs. Et si ce type d’attaque sexiste fonctionne, c’est parce que toutes les sociétés sont structurées de manière patriarcale. »
Verdict
Les vérifications menées permettent de distinguer deux choses. D’une part, la coopération entre ces militantes et des partenaires français est réelle, documentée et assumée. Les intéressées la revendiquent publiquement, et l’ambassadeur de France l’a confirmée dans son discours du 13 juillet 2026. D’autre part, rien n’établit que ces partenariats dictent leurs engagements, ni que l’ambassade de France soit intervenue dans la composition de l’Assemblée nationale guinéenne.
En l’état des éléments disponibles, l’affirmation selon laquelle ces militantes féministes serviraient de relais d’influence à la France en Guinée est non prouvée.
Cet article a été rédigé par Mamadou Ciré Barry. Il a été édité par Thierno Diallo et approuvé par Sally Bilaly Sow.
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