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Entre vidéos chocs et rumeurs de compensation : la vérité sur les expulsions de Guinéens d’Allemagne

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Dr Morissanda Kouyaté, ministre guinéen des Affaires étrangères. © Page facebook du ministere

La réactivation d’un accord migratoire conclu en 2018 entre la Guinée et l’Allemagne a déclenché une vive controverse au sein de l’opinion publique et de la diaspora guinéenne. Le ministre guinéen des Affaires étrangères, Dr Morissanda Kouyaté, a organisé jeudi 26 février une conférence de presse pour apporter des clarifications. Il a annoncé la création d’une commission d’enquête bilatérale chargée d’examiner les conditions de ces retours.

Un accord signé en 2018, suspendu puis réactivé

L’accord bilatéral en matière de migration a été signé le 5 janvier 2018 et est entré en vigueur le 7 février 2019. Il encadre à la fois la migration légale et la gestion de l’immigration irrégulière entre les deux pays, notamment les procédures d’identification et de retour des ressortissants guinéens sans titre de séjour valide. Signé sous l’ère Alpha Condé, ce texte a été suspendu pendant quatre ans par les nouvelles autorités guinéennes pour réexamen, avant une tacite reconduction ( article 13 alinéa 2 -Page 14).

Article 13 de l’accord. ©GuineeCheck

Le ministre des Affaires étrangères, Dr Morissanda Kouyaté, n’a pas caché ses réserves sur le texte. Tout en reconnaissant le principe de continuité de l’État, il a déclaré que « nous mettons en place une commission d’enquête bilatérale, allemande et guinéenne, pour examiner la crise. Ensuite, nous allons revoir l’accord que nous n’avons pas signé mais que nous avons subi. »

L’UE avait déjà mis la pression : une sortie médiatique tendue en janvier à Conakry

La tension autour des expulsions ne date pas des vidéos virales de février. Un mois plus tôt, le 28 janvier 2026, l’ambassadeur de l’Union européenne en Guinée, Xavier Sticker, animait une conférence de presse à la résidence de l’UE à la Cité ministérielle de Donka, à Conakry. Devant les journalistes, il a longuement insisté sur la problématique migratoire, qu’il a qualifiée de « sujet à forts enjeux ».

Le diplomate européen a clairement posé la position de Bruxelles : « Il y a des Guinéens qui sont en Europe en situation irrégulière. Pour eux, l’enjeu, c’est le retour volontaire pour ceux qui y sont disposés, le retour forcé pour ceux qui ne le sont pas. »

Xavier Sticker avait alors qualifié d’« insuffisante » la coopération de Conakry en matière de rapatriement, brandissant l’article 25A du Code des visas pour laisser entendre que Bruxelles pourrait actionner des leviers de rétorsion : augmentation des frais, allongement des délais de traitement et durcissement des conditions d’accès à l’espace Schengen.

Face à cette sortie médiatique, le ministre Morissanda Kouyaté a reçu à Conakry des diplomates des pays membres de l’UE. Il avait indiqué que la menace de restriction des visas ne saurait servir de moyen de pression sur l’État guinéen. Il a affirmé avoir rejeté tout mécanisme d’identification à distance, déclarant que « la Guinée n’acceptera pas qu’on force la reconnaissance d’un citoyen pour le mettre dans un avion. » Et face aux menaces sur les visas, sa réponse a été sans équivoque : « J’ai répondu, bloquez-les. »

« Ce n’est pas l’Allemagne seule » : Conakry pointe la pression de toute l’Europe

Lors de sa conférence de presse du 26 février, Morissanda Kouyaté a tenu à élargir le cadre du débat : « On accuse seulement l’Allemagne, non. C’est toute l’Union européenne qui est en face de la Guinée. C’est l’Union européenne qui met la pression, parce qu’ils ont aussi leur opinion publique qui ne veut pas des migrants. »

Il a également révélé qu’il lui avait été proposé d’organiser des vols groupés de rapatriement depuis plusieurs pays européens, demande à laquelle il a opposé une fin de non-recevoir : « Certains ont même demandé qu’on organise un charter pour ramasser des Guinéens dans tous les pays d’Europe. J’ai dit non. Les seuls Guinéens que nous allons admettre sont ceux qui ont épuisé tous leurs droits : demande d’asile refusée, recours épuisé. »

Ce bras de fer s’inscrit dans un contexte de durcissement généralisé de la politique migratoire européenne. Selon des données publiées par le Bundestag allemand, 22 787 expulsions ont été réalisées en 2025, toutes nationalités confondues, concernant notamment des ressortissants du Maroc, de l’Algérie, de la Gambie, de la Guinée et du Nigeria.

6 000 Guinéens en situation irrégulière, 120 rapatriés en quatre ans

Face aux rumeurs d’expulsions massives, les chiffres avancés par les autorités guinéennes permettent de relativiser l’ampleur réelle des opérations. Le ministre a fait savoir qu’en quatre ans « sur les 6 000, [seulement] 120 sont rentrés. » Côté allemand, le ministère de l’Intérieur a confirmé à l’AFP que 30 personnes avaient été expulsées vers la Guinée en janvier 2026, contre 20 en janvier 2025, et 169 sur l’ensemble de l’année 2025.

Une commission d’enquête et une demande de révision de l’accord

Face aux préoccupations soulevées par les images diffusées en ligne, une commission d’enquête conjointe Guinéo-Allemande a été annoncée. Le ministre a indiqué qu’« au lieu de nous invectiver, nous allons nous asseoir à une table dans le strict intérêt des citoyens européens et des citoyens guinéens. » Cette commission sera chargée d’examiner les conditions de retour des migrants et l’ensemble du dispositif prévu par l’accord.

Les rumeurs de compensation financière formellement démenties

Des publications sur les réseaux sociaux ont affirmé que l’Allemagne verserait des contreparties financières à Conakry en échange des rapatriements. Le ministre des Affaires étrangères a catégoriquement rejeté ces allégations.

Des mesures de réinsertion annoncées, mais contestées

Les autorités ont annoncé l’ouverture d’un processus de recrutement au sein de l’administration publique en faveur d’environ 150 Guinéens rapatriés de l’étranger. Ces annonces n’ont cependant pas dissipé les critiques. Le Forum des Forces Sociales de Guinée (FFSG) dénonce une gestion déconnectée des réalités nationales, réclamant notamment la publication intégrale des termes de l’accord migratoire et la mise en place d’un mécanisme national indépendant de suivi des retours.

Cet article a été rédigé Hassatou Kolon BAH. Il a été édité par Thierno Ciré Diallo et validé par Sally Bilaly Sow.


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Faux, ces images ne montrent pas de soldats américains capturés en Iran !

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